Autisme et cohérence centrale

Amis de la neurodiversité, bonjour,

Peter vermeulen comment pense une personne autiste

La cohérence centrale est « la capacité de découvrir une cohésion parmi une multitude de stimuli ». Parce qu’elles s’attachent trop aux détails pour percevoir l’ensemble, et ont des difficultés à mettre tout cela en relation avec le contexte et le but à atteindre, on dit des personnes autistes qu’elles manquent de bon sens (« common sense »). C’est ce que je développerai tout au long de cet article, à l’aide du livre « Comment pense une personne autiste? » de Peter Vermeulen.

Les six aveugles et l'éléphant

Mais avant tout, pour illustrer ce qui se passe quand on ne s’attache qu’aux détails, voici la fable indienne des 6 aveugles et de l’éléphant:

Un jour de grand soleil, six aveugles originaires de l’Hindoustan, instruits et curieux, désiraient, pour la première fois, rencontrer un éléphant afin de compléter leur savoir…

Le premier s’approcha de l’éléphant
Et, alors qu’il glissait
Contre son flanc vaste et robuste,
Il s’exclama : « Dieu me bénisse,
Un éléphant est comme un mur ! ».

Le deuxième, tâtant une défense
S’écria « Oh ! Oh !
Rond, lisse et pointu !
Selon moi, cet éléphant
Ressemble à une lance ! »

Le troisième se dirigea vers l’animal,
Pris la trompe ondulante
Dans ses mains et dit :
« Pour moi, l’éléphant est comme un serpent ».

Le quatrième tendit une main impatiente,
Palpa le genou
Et fut convaincu qu’un éléphant
Ressemblait à un arbre !

Le cinquième s’étant saisi par hasard de l’oreille, dit :
« Même pour le plus aveugle des aveugles,
Cette merveille d’éléphant
Est semblable à un drapeau ! »

Le sixième chercha à tâtons l’animal
Et, s’emparant de la queue qui balayait l’air,
Perçut quelque chose de familier :
« Je vois, dit-il, l’éléphant est comme une corde ! »

Alors, les 6 aveugles
Discutèrent longtemps et passionnément,
Tombant chacun dans un excès ou un autre,
Insistant sur ce qu’ils croyaient exact.

Ils semblaient ne pas s’entendre,
Lorsqu’un sage, qui passait par-là,
Les entendit argumenter.

« Qu’est-ce qui vous agite tant ? » dit-il.
« Nous ne pouvons pas nous mettre d’accord
Pour dire à quoi ressemble l’éléphant ! »

Et chacun d’eux lui dit ce qu’il pensait à ce sujet.
Le sage, avec son petit sourire, leur expliqua :
« Vous avez tous dit vrai !

Si chacun de vous décrit l’éléphant
Si différemment,
C’est parce que chacun a touché
Une partie de l’animal très différente !
L’éléphant à réellement les traits
Que vous avez tous décrits. »

« Oooooooh ! » exclama chacun.
Et la discussion s’arrêta net !
Et ils furent tous heureux d’avoir dit la réalité,
Car chacun détenait une part de vérité.

Ainsi, par analogie, on pourrait penser que les personnes autistes ne sont sensibles qu’aux détails et aveugles au contexte.

Voici ce que nous en dit le Pr. Vermeulen dans son ouvrage « Comment pense une personne autiste? »:

Les personnes autistes manquent de cohérence centrale. Le traitement des perceptions se fait différemment chez eux. Cette autre façon de traiter les informations se caractérise par la prise en considération de perceptions isolées et non par la recherche d’une cohésion.
Les personnes autistes manquent d’imagination pour regarder plus loin que le petit détail. Elles prêtent donc une signification à ce seul élément, dans une relation unidirectionnelle. Chaque détail est séparé des autres et a son propre sens.

Les personnes autistes ont du mal à gérer les nombreuses nuances de sens que peut prendre chaque chose dans notre monde. Pour elles, une chose n’a qu’une seule signification. Tout le reste est déstabilisant.
Afin de se rassurer, beaucoup de personnes autistes ont tendance à suivre les règles à la lettre (ex: à un feu rouge, on s’arrête). Mais les règles ne sont pas toujours d’une grande aide car il est impossible d’en établir pour toutes les situations. Il faudra en effet considérer l’exception, la situation non prévue, etc… (Ex: lorsque le feu devient rouge pendant qu’on traverse, il est dangereux de s’arrêter mais il vaut mieux se dépêcher de regagner le trottoir ou de terminer la traversée.)
Les individus non-autistes n’ont pas besoin de ces règles parce qu’ils peuvent facilement mettre de la cohérence dans leurs perceptions et, à partir de là, leur donner un sens. C’est le contexte et non les règles qui donne un sens aux choses.

On peut dire que les personnes neurotypiques (non-autistes), vivent dans un univers car ils intègrent un élément dans un ensemble.
Au contraire, les personnes autistes vivent dans un multivers, c’est-à-dire un monde fait d’innombrables détails sans relation les uns avec les autres et n’ayant chacun qu’un seul sens.

Quand on a tant de problèmes pour appréhender la cohésion du monde, il est bien naturel d’avoir des problèmes de relations humaines, de communication et de souplesse d’action. En effet, les personnes autistes se comportent différemment et bizarrement parce qu’elles interprètent chaque situation à la lettre et comme une entité isolée. Pour un individu autiste, quand un détail extérieur change, le monde entier semble changer.

La capacité de percevoir une cohérence ou la capacité de cohérence centrale nous permet d’adapter notre comportement avec souplesse aux situations changeantes.
Que les détails prennent tant d’importance est compréhensible quand on ne saisit pas la cohérence. Mais quand les détails deviennent plus importants que l’ensemble, on voit se développer un comportement semblable au fonctionnement des machines. Les activités sont réalisées de manière rigide, sans aucune souplesse (sensibilité au contexte). La sensibilité au contexte, c’est savoir faire la différence entre ce qui est important et ce qui ne l’est pas.

Pour illustrer ceci par ma propre expérience, je me souviens que, jeune agent de cabine dans l’aviation, tout ce que j’avais retenu des cours concernant le service à bord est qu’il fallait nouer une petite serviette sur le pot de thé pour le différencier du pot de café. L’ensemble du service, m’était, par contre étranger. Je n’y avais pas prêté attention et donc, la seule chose que je savais faire, lors de mon premier vol, était attacher ladite petite serviette sur le pot de thé. Ce fut source d’une grande frustration pour ma première chef de cabine, qui a dû m’apprendre étape par étape à préparer le service et comment je devais le présenter aux passagers. Elle me l’a enseigné comme on le ferait pour un enfant de quatre ans. Je la remercie pour sa patience car, en un seul vol, elle m’a tant appris. J’en ai été quitte pour une bonne enguelade mais, bien sûr, elle ne savait pas que j’étais autiste. Et, à l’époque moi non plus.

Les personnes autistes ne pressentent pas suffisamment le but des situations, c’est pourquoi, pour elles, chaque détail a la même importance. Comme beaucoup de leurs comportements sont régis par des détails, il apparaît une certaine rigidité dans leur façon de faire. Cette sorte de rigidité est également connue sous le nom de « résistance aux changements », « ritualisation » ou encore « comportements stéréotypés ».

En fait, il s’agit d’un double problème car il peut y avoir manque autant qu’excès de généralisation:

  • Un manque de généralisation apparaît lorsque vous n’arrivez pas à adapter à une situation similaire un comportement ou une activité précédemment apprise, si pour exécuter une action, vous êtes fixés sur un détail et qu’en l’absence de ce détail vous n’entrez pas en action bien que la situation soit pratiquement la même.J’ai beaucoup vécu cela dans l’aviation, et je dois admettre que j’ai encore énormément de problèmes avec cela dans mon travail. Chaque avion étant légèrement différent, les endroits où se trouve le matériel peuvent varier, ce qui m’a déjà valu plusieurs crises de panique lorsque je dois préparer le service et que je ne retrouve plus les choses dont j’ai besoin à la même place.
  • Si, pour exécuter une action, vous vous fixez sur un détail et que ce détail étant présent, vous entrez en action bien que la situation soit légèrement différente. Vous exécutez cette action même si elle n’est pas nécessaire. Ici, nous parlons d’un excès de généralisation.Préparer un service comme pour un vol plein, alors qu’il n’y a que 3 passagers et qu’on aurait pu tout faire très vite « à la main », ça m’est arrivé aussi.

Comme elles n’ont pas de capacité d’organisation ni de vue d’ensemble, les personnes autistes ont des difficultés à faire la différence entre ce qui est important et ce qui ne l’est pas et elles développent donc souvent une dépendance aux instructions. Comme les ordinateurs, il leur arrive souvent de ne pas entrer en action si les bonnes suggestions n’ont pas été faites, si on n’a pas appuyé sur la bonne touche.

On m’a longtemps et souvent reproché un manque d’autonomie, cette valeur si prisée dans le monde du travail. En effet, je fais toujours ce qu’on me dit mais il est rare que je prenne des initiatives de moi-même.

De fait, celui qui travaille efficacement, ne fait pas n’importe quoi. Il sélectionne en fonction du but à atteindre. Mais comment peut-on être efficace si on ne peut pas évaluer l’action quant à sa cohérence avec le but à atteindre? Les personnes autistes ont du mal à résoudre des problèmes parce qu’elles sont moins conscientes du but à atteindre.
Celui qui veut être effectif doit voir plus loin que les détails. Il doit voir l’ensemble d’un problème et  savoir placer les détails avec souplesse dans un ensemble en perpétuel changement.
Efficacité et effectivité sont une question de souplesse. Nous n’exécutons pas toujours nos actions et nos activités de façon stricte et formelle mais en fonction du contexte. Les règles et les tâches ne sont pas exécutées littéralement mais décidées en fonction du bon sens. Les personnes autistes n’ont pas de souplesse de raisonnement. Si elles ont appris à effectuer une activité, elles l’exécutent ensuite de façon littérale et identique et il leur est très difficile de prendre d’elles-mêmes des décisions et des initiatives. Ceci n’a rien n’à voir avec de la paresse.
C’est la raison pour laquelle j’ai besoin d’un boulot très routinier où je peux me tenir à des rituels et des automatismes (stéréotypies), car cela me procure à la fois de la stabilité et de la tranquillité.

De plus, du fait qu’elles ne perçoivent pas la cohérence, les personnes autistes ne supportent pas les interruptions dans une procédure. Elles perdent le fil après une interruption et ne savent plus où elles en sont.

Les personnes autistes ont du mal à « tirer des leçons » de leurs expériences car elles ne comprennent pas suffisamment la cohérence et les punitions ont peu d’effet sur eux. Elles ne voient pas la relation entre leur propre comportement et la punition. C’est pourquoi, la critique est pour celles-ci comme un coup de tonnerre dans un ciel bleu. Il est important de noter que les fiches et autres évaluations internes aux entreprises, qui sont censées motiver les employés ne sont pas adaptées aux personnes autistes car elles restent « aveugles » à leur intention.

Le manque de cohérence n’est pas le même chez chaque personne autiste. Les enfants « normaux » naissent avec le talent de créer de la cohérence avec le temps. Par contre, chez les personnes autistes, la cohérence centrale ne se développe pas suffisamment avec l’âge, ce qui veut dire qu’ils ne traitent pas assez les informations en relation avec le contexte.
C’est justement parce que les personnes autistes traitent les informations « morceau par morceau » qu’elles ont besoin de plus de temps pour apprendre.

Cependant, les personnes qui pensent en détail peuvent être de très bons analystes. Leur intelligence analytique est plus développée que chez les personnes neurotypiques.
Ainsi, leur style de pensée alternative fait que les personnes autistes excellent dans des domaines où les « penseurs cohérents » sont à peine valables. Elles obtiendront de meilleurs résultats dans des tâches de copie, de tri, et e routine.
Comme la pensée autistique est différente de la pensée normale, elle mène par moments à une forme particulière d’originalité. C’est pourquoi, il n’est pas étonnant que certaines personnes autistes puissent devenir de très bons artistes.

Malgré toutes leurs stratégies de compensation (aptitude visuelle, mémoire, évitements, …), les personnes autistes sont et demeurent différentes. Une indépendance complète et une « réelle » intégration dans le monde des « penseurs cohérents » ne sont possibles que pour une petite minorité.

Être différent ne veut pas obligatoirement dire que l’on peut moins mais c’est pourtant très souvent le cas des personnes autistes. L’autisme n’est pas seulement un style de pensée alternatif, c’est un handicap.
Beaucoup sont handicapés parce que, outre l’autisme, certains souffrent également d’un retard intellectuel généralisé.
Mais les personnes autistes sans déficit intellectuel ont aussi du mal à survivre sans aide dans notre société car elle manque de « common sense ». En effet, il est clairement défini que le common sense est quelque chose de « communautaire » et celui qui sort du cocon communautaire et qui est dépourvu de common sense est un canard boiteux.
Aussi intelligente qu’une personne autiste puisse être, force est de constater qu’elle a  toujours très peu de bon sens.
Le sens que les gens autistes donnent aux choses n’est pas partagé par la grande majorité des gens, ce qui fait qu’ils ne feront jamais totalement partie du grand groupe. C’est là leur handicap.
Ce bon sens, la forme la plus humaine de l’intelligence, ne fonctionne pas d’après des règles logiques: il est chaotique et saccadé.  Le bon sens est l’art de deviner et de jongler souplement avec les concepts. Cette souplesse est incompatible avec les règles strictes; cela ne demande pas une pensée consciente mais de l’intuition. C’est pourquoi le bon sens ne peut être ni enseigné ni programmé. Chez les personnes autistes, la connaissance des faits (règles, définitions,…) augmentera au cours de la croissance mais leur savoir-faire (intuitif) restera toujours faible en comparaison de celui des autres individus.

Il y a toujours eu des personnes autistes mais ce n’est que maintenant qu’elles sont mises sur la touche. Autrefois, lorsque la vie était moins complexe et pressée, lorsqu’il y avait beaucoup plus de règles et lorsque l’ordre social était plus simple, beaucoup d’entre elles pouvaient survivre. Elles semblaient bien un peu étranges mais elles excellaient dans beaucoup de métiers.
Aujourd’hui, ces personnes n’arrivent plus aussi bien à se placer sur le marché du travail parce que penser rapidement et d’une façon analogique, être efficace et malléable sont des qualités qui sont beaucoup plus recherchées dans la société actuelle.

La cohérence centrale: Qu'est-ce que vous voyez ?
Personne sans autisme Personne avec autisme. intégration globale de intégration fragmentée de l’information l’information. = intégration du sens = s’attache aux détails. Autisme = Faible cohérence centrale Mais Forte perception du détail.

Auteur : OMJG Sennin

Quand j'étais enfant, mes parents voulaient que je sois médecin parce que j'en avais déjà l'écriture.

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