Eloge des intelligences atypiques

Amis de la neuro-diversité, bonjour,

Dr David Gourion Sévrine Leduc Éloge des intelligences atypiques

Voilà déjà un moment qu’il me faisait de l’oeil, du haut de son étagère, ce petit ouvrage  de Séverine Leduc et David Gourion. Je dois bien avouer que je n’osais pas l’acheter. Le titre m’intimidait: « Éloge des intelligences atypiques, pas comme les autres, plus que les autres! ». Ce que je craignais le plus, c’est qu’en faisant un peu trop l’apologie de leurs forces, on tente de minimiser les difficultés que connaissent les personnes de la neuro-atypie. J’ai tout de suite été rassuré en voyant mon nom cité à la dernière page de la conclusion (et oui, un Alien, ça voit tout). Un livre qui cite mon blog ne peut forcément être qu’un chef d’oeuvre (lol)! Et ce fut le cas. Et voilà pourquoi je vous le présente aujourd’hui.

D’entrée, l’auteure cite des noms: « Quels sont les points communs entre Sherlock Holmes, le Docteur House, l’agent Spencer Reid, Sheldon Cooper, le Docteur Spock et Spiderman? »
Même si Mr Bean a été oublié au passage (tss tss tss), on peut dire que tous ces êtres de fiction ont des difficultés dans les relations sociales, se caractérisent par une pensée profonde et systématique avec un désintérêt marqué pour tout ce qui est superficiel, associé à une hypersensibilité émotionnelle, une hypersensorialité et une capacité phénoménale à mémoriser les moindres détails d’un sujet lorsque ce dernier correspond à leur centre d’intérêt.
Pour ceux qui préfèrent les personnages historiques, on peut citer Glenn Gould, Andy Warhol, Georges Lucas, Mark Zuckerberg, Vincent Van Gogh, Albert Einstein et bien d’autres encore.

Les statistiques d’aujourd’hui, montrent que 1 personne sur 59 est concernée par l’autisme, condition qui est longtemps restée cantonnée à la description de la forme la plus sévère, mais aussi la plus rare, de l’autisme, c’est-à-dire aux images de ces enfants qui n’ont pas de langage, se balancent d’avant en arrière et sont incapables du moindre échange social. Heureusement, des voix se sont élevées, dont celle de Séverine Leduc, permettant de donner une nouvelle définition du spectre autistique et permettant au grand public de découvrir l’autisme:

Certains ont besoin du groupe pour vivre, à l’inverse, il y a les adeptes du « pour vivre heureux, vivons cachés ». Ils redoutent ces moments en société, qu’ils considèrent comme une corvée. Quand ils sont obligés d’être en groupe, soit ils sont anxieux, soit ils s’ennuient, le plus souvent les deux.
En effet, pour vivre en société, un minimum d’habiletés sociales est nécessaire. Certains savent faire naturellement, d’autres boivent la tasse. Les enfants, qui sont terribles entre eux, sentent très vite qu’ils ont affaire à des maladroits sociaux: ils sont souvent l’objet de moqueries et deviennent les têtes de Turc de leur classe. Adolescents, ils sont si malhabiles en société qu’ils finissent par se dire que ce n’est pas leur « truc », et qu’il vaut mieux éviter les autres. Ils ont un ami, ou deux, pas plus.
Certains souffrent de cette situation, d’autres finissent par renoncer. Parmi ceux qui souffrent de difficultés de communication sociale, il y a deux types de personnes:

D’une part les phobiques sociaux, ces anxieux qui rougissent dès qu’on les regarde, comprennent bien les enjeux de la communication, mais ils semblent inhibés quand on les observe.

D’autre part, il y a les « caméléons sociaux », c’est-à-dire ceux qui font semblant: ils n’ont pas vraiment peur de faire, mais ils n’y arrivent tout simplement pas et, de surcroît, ils ne comprennent pas bien la finalité des conventions sociales qui leur apparaissent souvent inutiles et illogiques.
À force de temps et d’efforts, les caméléons sociaux apprennent des stratégies alternatives: ils portent un masque qui leur permet de jouer la comédie sociale. Leur grande intelligence les aide à compenser leur manque d’intuition sociale, mais quand ils sont fatigués ou stressés, les difficultés resurgissent: ils sont mal à l’aise et se sentent finalement comme des extraterrestres sur une autre planète. Ces caméléons sociaux ont toujours existé, ils ont questionné de nombreux chercheurs, médecins, psychiatres, sociologues, etc…qui ont fini par leur donner un nom: autistes.
Ces stratégies de caméléon social sont extrêmement coûteuses en énergie et en stress. Cet épuisement génère parfois des « shutdown » et des « meltdown ». Le shutdown est une déconnexion du monde extérieur avec mutisme et si l’entourage pousse à la communication, cela peut mener à un meltdown, qui est un état de débordement émotionnel se manifestant par des colères, des larmes, et parfois même de la violence. Dans ce cas, le calme et l’isolement sont les meilleures thérapeutiques.

En contrepartie de ces difficultés, ils développent un univers bien à eux, souvent très riches. Ils ont une grande curiosité intellectuelle et se passionnent pour un ou plusieurs sujets d’intérêt qui deviennent des passions dévorantes. Ce sont des personnes qui ont une intelligence non conventionnelle et une incroyable capacité à réinventer le monde avec des yeux d’enfant.

Pendant longtemps, et encore aujourd’hui, les personnes autistes sont essentiellement décrites en termes de pathologie, alors qu’on devrait plutôt changer le regard porté sur cette partie non négligeable de la population qui possède un fonctionnement très différent des neurotypiques (la majorité des gens).
En fait, chaque médaille a son revers, aucun des deux styles cognitifs (autiste/neurotypique) n’est supérieur à l’autre, bien au contraire, ils se complètent. Sans les autistes, par exemple, nous en serions peut-être encore à l’âge du feu.

Malheureusement, pour faire reconnaître ses talents, il faut savoir se vendre et les personnes autistes dégagent souvent une impression de fragilité, de vulnérabilité et d’immaturité, que certains trouvent exaspérante.

Le spectre de l’autisme est considéré comme un trouble plus fréquent chez les hommes que chez les femmes mais, en réalité, des études récentes laissent penser que la fréquence chez les femmes est très sous-évaluée car elles ont une plus grande tendance à être de caméléons sociaux, ce qui se fait au prix d’une grande lassitude. Ces autodidactes de la communication sociale passent souvent au travers des mailles du filet du diagnostic.
A noter que la naïveté et la difficulté à interpréter les signaux sexuels sont une source de vulnérabilité majeure des aspergirls.
En plus de cela, il est important de noter que l’autisme s’exprime de manière très différente d’un individu à l’autre, ce qui rend le diagnostic parfois encore plus ardu, même pour des cliniciens aguerris.

Le cerveau neurotypique traite l’information grâce à la capacité à ne pas voir ce qui ne l’intéresse pas, ce que les chercheurs appellent la « cécité cognitive »: plutôt que de manipuler toute l’information disponible, ce qui nécessiterait une puissance de calcul qu’il n’a pas, le cerveau neurotypique gomme les informations qu’il juge comme étant non pertinentes dans un contexte donné et focalise son attention sur ce qui lui semble important.
Il semblerait que chez les personnes du spectre autistique, le choix opéré se fasse de façon massive (sans filtre), systématique et logique au détriment des informations de nature affective et relationnelle. D’une certaine façon, le cerveau autistique échappe à la cécité cognitive: tous les détails sensoriels sont intégrés et présentés simultanément à la conscience. L’avantage est la puissance d’observation, mais le prix à payer est la fatigue cognitive, notamment lorsque l’environnement est saturé de bruit et de stimuli visuels et sociaux. Cette fatigue peut vite devenir source de stress, d’irritabilité, d’anxiété, voire de dépression.
De plus, il y a souvent une hypersensorialité en particulier auditive  qui rend certains sons, souvent les bruits aigus (aspirateurs, scies électrique, …) dérangeants pour les enfants autistes.
Cette conjonction d’hypersensorialité et de pensée systématique associée à une mauvaise prise en compte du contexte social s’explique par une hyperconnectivité neuronale, ce qui entraîne une perception bien plus intense du monde. Cette hyperconnectivité implique que les enfants ont plus de mal à passer d’une tâche à une autre et seraient ainsi plus attirés par ce qui est répétitif.
Un trop grand nombre de connexions entraîne des troubles à déterminer ce qui est primordial de ce qui est secondaire (ce qu’on appelle la « cohérence centrale »).

Malgré toute leur intelligence et leurs facultés, le système scolaire ayant été créé pour la majorité (les neurotypiques), la scolarité des enfants autistes a souvent été difficile. De plus, leurs difficultés dans les interactions sociales les font prendre pour des enfants en retard (les phénomènes imprévisibles ou difficiles à contrôler comme les êtres humains) provoquent de l’anxiété chez les personnes autistes.
Adultes, les personnes sur le spectre sont en couple ou célibataires, ont des enfants ou pas, quelques rares amis mais vivent le plus souvent en lisière de la société.

Les personnes du spectre autistique possèdent souvent un ou plusieurs intérêts spécifiques, c’est-à-dire une passion très développée pour certains sujets qui ne sont pas toujours très adaptés socialement et facilement utilisables dans la vie de tous les jours (ex: mangas).

Tout ce qui est implicite, caché, subjectif, irrationnel ou manipulateur est étranger aux personnes autistes, non pas qu’ils ne le comprennent pas, ils le peuvent mais ce n’est pas intuitif.

Internet est la meilleure ouverture sociale qui soit pour les Aspies, en particulier parce que la communication ne s’y fait pas en temps réel et élimine toute la composante d’anxiété sociale.

Dans le but de contrôler leur anxiété, les personnes autistes ont aussi besoin d’un environnement stable et éprouvent une aversion particulière pour le changement. Cette particularité, que l’on peut observer chez toutes les personnes autistes, peut s’exprimer par un besoin de routines (ex: emprunter toujours le même chemin) ou de maniaquerie. Par contre, si certains montrent des pièces parfaitement ordonnées, d’autres au contraire semblent vivre dans un désordre extraordinaire mais qui est en fait agencé selon une logique très spécifique. Certains vont se montrer très exigeants sur quelques objets et ne prêter absolument aucune importance à d’autres. Les mouvements répétitifs, dont les plus connus sont les balancements du tronc, font également partie de ce besoin d’immuabilité. Enfin, ce besoin d’immuabilité s’observe également dans leur façon rigide d’envisager le monde et il peut être très difficile de les faire changer d’avis.

Les personnes du spectre autistique encourent un risque plus élevé que les neurotypiques faces à certaines maladies psychiatriques, parmi lesquelles les troubles anxieux, la dépression, les phobies (souvent scolaire ou sociale), les troubles bipolaires et la schizophrénie (il a été prouvé que 10 à 20% des personnes autistes développeront des symptômes psychotiques). La dépression constitue l’un des principaux motifs de première consultation des patients autistes.
Il n’est pas rare non plus que les enfants autistes développent une hypersélectivité alimentaire du fait d’une intolérance sensorielle à certaines textures ou à certains goûts. Ils peuvent également développer d’importantes routines face à la nourriture et ce comportement peut induire une plus faible masse corporelle que dans la population générale.

Le TDAH (Trouble Déficit de l’Attention et/ou Hyperactivité) est aussi un trouble neuro-développemental et le terme de neurodiversité est également utilisé pour désigner ce fonctionnement cognitif particulier qui peut engendrer des difficultés d’apprentissage. Il s’agit d’un trouble très complexe dont l’un des éléments centraux reconnus comme défaillant est celui de la difficulté de mobilisation des fonctions exécutives. Véritables chefs d’orchestre de notre cerveau, les fonctions exécutives permettent de coordonner, d’anticiper et de planifier nos actions, nos pensées,et nos comportements. Elles interviennent dans toutes les activités de la vie quotidienne et dans la gestion des relations sociales. Les personnes TDAH sont reconnues pour vivre régulièrement des difficultés dans leurs relations interpersonnelles, mais à la différence des personnes du spectre autistique, elles savent parfaitement utiliser les règles de la communication sociale. On peut avoir à la fois un TDAH et un TSA (Trouble du Spectre Autistique). Cette coexistence des deux syndromes est d’ailleurs très fréquente (entre 30% et 60%).

Un trouble du spectre autistique expose également au risque plus élevé de présenter un trouble « DYS » (dyslexie, dyscalculie,…) et en particulier une certaine dyspraxie (trouble de la motricité qui entraîne des difficultés à effectuer des mouvements coordonnés). Ces difficultés vont induire une forme de maladresse quotidienne, une lenteur dans les mouvements, ainsi que des difficultés à s’organiser.
Dans le syndrome d’Asperger, en effet, le trouble de la motricité fait spécifiquement partie des critères diagnostiques. La confusion entre dyspraxie et syndrome d’Asperger est de ce fait fréquente et de nombreux patients obtiennent ce premier diagnostic de trouble de la motricité avant que les difficultés sociales soient repérées.

Il y a quelques études qui montrent que la proportion de personnes ayant des traits autistiques chez les surdoués est probablement importante, autour de 40%. Le vrai problème avec la notion de QI, c’est que l’intelligence ne se laisse pas enfermer dans une échelle: l’intelligence est multiple, évolutive, dynamique dans le temps, et le potentiel de chacun est unique. Certains sont plus doués sur le plan verbal, d’autres en logique et en mathématiques, d’autres en musique ou en peinture, d’autres encore ont des compétences relationnelles et humaines.
De toute évidence, ces deux entités ne sont pas mutuellement exclusives et ont sans doute des bases cérébrales communes (hyperconnectivité neuronales?).
D’autre part, le HPI (Haut Potentiel Intellectuel) n’explique absolument pas les troubles des interactions sociales. Par contre, les deux groupes semblent présenter des niveaux d’anxiété et des difficultés d’adaptation plus élevés que les autres enfants de leur âge.

Toutes les caractéristiques que nous venons de décrire affecteront non seulement la façon dont les personnes du spectre autistique apprennent, mais aussi la façon dont elles devraient être évaluées.
Ce qui peut paraître comme un style de travail lent peut être dû à la quantité beaucoup plus importante d’informations en cours de traitement sur le plan cognitif.
Dans tous les cas, ces particularités de fonctionnement cognitif devraient être mieux connues des enseignants pour qu’ils puissent en tenir compte.

Au-delà de la dimension scientifique de la question, l’idée de neurodiversité nous semble être une belle idée humaniste: il n’y a pas une bonne ou une mauvaise façon d’être, supérieure ou inférieure à d’autres, notre diversité, dans son ensemble, mérite respect et compréhension.

Maintenant, il ne faut pas oublier que l’autisme est un handicap qui peut entraîner beaucoup de souffrance: seule une minorité d’autistes a un travail régulier et la plupart sont dépendants de leur famille. Ils sont confrontés au fait d’avoir à vivre dans un monde qui n’a pas été construit pour eux et qui ne tient pas compte de leurs différences. Mais l’autisme peut aussi être un avantage: c’est notamment le cas dans le domaine de la science, de l’informatique, de l’histoire et de la philosophie entre autres.

Voici donc un résumé non exhaustif de cette petite perle que nous ont livré David Gourion et Séverine Leduc sur le sujet de la neurodiversité. En plus de cette partie théorique, l’ouvrage nous introduit des pistes thérapeutiques, ainsi que des conseils aux personnes autistes et à leur famille. La biographie de Hans Asperger, médecin allemand sous le régime nazi, également présente dans ce livre, est tout aussi captivante. À lire d’urgence!

Et enfin, pour paraphraser Séverine Leduc, « Amis de la neurodiversité, à bientôt! »

Auteur : OMJG Sennin

Quand j'étais enfant, mes parents voulaient que je sois médecin parce que j'en avais déjà l'écriture.

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